avenir des RH

La journée internationale de la Télétravailleuse

Et c’est reparti pour un tour ! Moi qui commençais à croire que le 21e siècle allait enfin être celui de l’égalité homme-femme… Un an et demi après qu’un maudit pangolin ait refilé sa grippe à la moitié de la planète, me voilà coincée à la maison entre 2 marmots surexcités – mes enfants donc- et un gentil mari qui passe ses journées enfermé dans notre chambre qu’il appelle désormais « son bureau ». 

Et moi, en exil sur la table basse du salon entre mon ordinateur portable, Manon qui me récite la table de 7 et Sébastien qui se met à pleurer parce que son doudou est coincé sous le canapé…

Est-ce que ça vous parle à vous aussi, ou je suis la seule à avoir cette impression que le télétravail n’a pas eu que des effets positifs sur les rapports entre les hommes et les femmes?

Conte de fées

Au début tout allait bien. Le télétravail, j’étais 100% POUR ! Je dois bien admettre que – pandémie et risque sanitaire mis à part – le fait de bosser depuis la maison, je le voyais d’un très bon œil.

On en discutait avec les collègues et certaines de mes amies. On a presque toutes des « jobs de bureau » donc on s’est dit que davantage de télétravail c’était la promesse de passer plus de temps avec les enfants , de limiter les temps de transports, d’avoir une vie plus centrée sur la famille, le couple…

Bref, de remettre enfin le sacro-saint travail à sa place. C’est-à-dire de l’inclure de manière plus équitable dans l’emploi du temps d’une journée classique. Et puis 10 années d’open-space, il faut dire que ça fatigue un peu ; une pause nous ferait du bien à toutes.

On s’imaginait déjà se lever à 5 heures du matin après une bonne nuit de sommeil pour faire du yoga en écoutant de la musique zen, boire du thé à la mandarine et déguster un smoothie aux graines de chia pendant que notre mari emmène les enfants à l’école.

Illusion / désillusions

Un an et demi plus tard, la promesse d’une vie plus équilibrée s’est quelque peu évaporée: “J’en suis rendue à prendre sur mes temps de pause pour étendre le linge et passer l’aspirateur pendant que mon cher époux épluche – non pas les légumes – sa boîte mail avec un casque antibruit sur les oreilles. 150 ans de lutte féministe pour en arriver là ? C’est quoi cette arnaque ?

À la longue, le « home-office » me laisse un petit arrière-goût amer. J’ai lu partout que le télétravail quand il est pratiqué par les deux conjoints avait contribué à la « dé-genrisation des tâches ménagères » : je m’occupe des devoirs, tu t’occupes du dîner; je fais la vaisselle, tu les emmènes à l’école, etc.

Mais pour moi cela veut surtout dire deux choses : Premièrement, s’il l’on parle de « dé-genrisation » c’est qu’au départ les femmes et les hommes ne sont (toujours pas) pas égaux devant les tâches ménagères. 

Deuxièmement et dans les faits, la majorité des femmes ont beaucoup moins bien vécu le télétravail que les hommes parce qu’au final il y a eu statu quo sur le partage des corvées.

Sous couvert de promesses d’une flexibilité et d’une maîtrise de son emploi du temps, le télétravail n’a été la plupart du temps qu’un révélateur des nombreuses inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. 

L’idée de base était séduisante, mais les femmes se sont prises le revers de la médaille en pleine figure ! Beaucoup d’inégalités présentes dans la vie professionnelle se sont transposées au domicile, tout simplement.

Quelques chiffres quand même

« D’ailleurs, tiens mon chéri, j’aimerais bien qu’on en parle…Pendant que tu étais en conf-call super important avec ce client super-important je suis tombé sur cet article « super-intéressant qui relate une étude sociologique « assez intéressante » menée (réalisée par l’INED), veux-tu que je t’en fasse une synthèse rapide ?

Savais-tu par exemple qu’en Europe, depuis le début de la pandémie, ce sont les femmes qui à 80% trient le linge, repassent et nettoient les sanitaires ?

Autre fait intéressant, les femmes disposent moins souvent d’une pièce à elles, note l’étude. En moyenne, un quart des femmes télétravaillent dans une pièce dédiée où elles peuvent s’isoler contre 41 % des hommes.

On y apprend également que plus de la moitié des femmes qui ont continué à travailler passent en moyenne 4 heures supplémentaires par jour à s’occuper des enfants. Pour les papas, c’est vrai pour seulement 25% d’entre eux.

L’étude révèle enfin que 34% des femmes en télétravail s’estiment sur le point de craquer ou en situation de burn-out. Incroyable et pourtant c’est vrai !

« Tu sais, ça me fait repenser au livre de Virginia Woolf,  » Une chambre à soi », dans lequel cette féministe de la première heure -le roman est paru en 1929 – décrivait les difficultés d’être une femme écrivaine dans un monde dominé par les hommes. 

Tu devrais le lire chéri, ce livre, en plus lundi c’est la journée de la Femme. Une journée par an pour les femmes, bel effort ! C’est comme la journée des ours polaires ou la fête des grand-mères, ça fait joli sur le calendrier, et tout redevient comme avant le lendemain matin.

Open-space et buanderie, même combat

Les rapports de force homme-femme se sont transposés à domicile. Et c’est même un homme qui le dit : « Contrairement aux hommes, qui sont parvenus à imposer qu’il ne faut pas les déranger pendant une partie de la journée, les femmes, qui ont la charge des relations au sein de la famille, ne cloisonnent pas. Elles doivent rester disponibles », analyse le sociologue François de Singly.

C’est un vrai paradoxe sociologique auquel nous assistons dans le monde occidental. Dans l’histoire du féminisme, la conquête du marché du travail a permis aux femmes de ne plus être assignées à la sphère domestique. Et aujourd’hui , par la force des choses, on dirait que ce télétravail les a assignés à résidence.

Double peine

Mais savez-vous ce qui au fond me choque le plus dans cette histoire de pandémie et de télétravail ? C’est qu’elle met à jour une forme d’inégalité plus profonde et un manque de reconnaissance envers les femmes, mais aussi des femmes envers les femmes.

Car c’est un fait, la plupart des métiers d’aide à la personne ou de service à domicile (ménage, nounou, puéricultrices) sont occupés par des femmes. Et dans la mesure où ces professions se sont retrouvées elles aussi confinées – du moins dans une large part – les femmes cadres ont davantage eu à gérer les tensions inhérentes à la conciliation entre vie professionnelle et personnelle.

L’autonomie – valeur centrale de nos sociétés modernes – en temps de crise, opère des divisions sociales chez les femmes, toutes n’étant pas impactées de la même manière : l’autonomie dont bénéficient les unes dépend de la moindre autonomie des autres.

Les femmes plus haut placées dans sur l’échelle des revenus se sont rendu compte qu’une grande partie de leur bien-être (gagné de haute lutte) reposait sur des métiers peu qualifiés ou en tout cas peu considérés, occupés par des femmes et dont certains « privilégiés » peuvent se payer les services…

Le serpent se mord parfois un peu la queue . Même entre nous les femmes, l’égalité ne va pas de soi.

Et pour conclure

Comme le souligne la philosophe Frédérique Letourneux : « Il ne faudrait pas que ce qui est présenté (le télétravail) comme un bénéfice pour tous renforce, dans la réalité, les assignations de classe et de genre. »

L’enjeu de cette période un peu floue c’est de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La pandémie de coronavirus a permis d’identifier certaines failles dans une solution d’organisation du travail dont le but principal est de maintenir l’activité économique.

Il ne faut pas s’y tromper, les connexions haut débit, les afterworks sur ZOOM, les réunions en remote et tous les outils collaboratifs du monde ne remplaceront jamais un dialogue honnête et franc entre individus sur le monde que nous voulons construire ensemble.

Bonne journée – de la Femme – et bon télétravail à tous !